Brésil
Association Afro Reggae
La culture et les arts comme moyen d’expression pour les jeunes des favelas
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Brésil, février 2011
Impressions

Avant de monter dans la voiture pour se rendre à Vigário Geral, favela située à 1h de route du centro de Rio, on nous énonce la règle principale : ne pas prendre de photographie ou de film dans les rues sans autorisation. La favela Vigário Geral est encore contrôlée par les narco-trafficants, qui n’aiment pas forcement afficher leur photogénie naturelle. Nous arrivons au núcleo, gigantesque centre culturel AfroReggae imposant ses valeurs au beau milieu des petites rues calmes et colorées, arborées d’habitations précaires. C’est une sorte de forteresse contre le vice, appelant à la prise de conscience collective, revendiquant haut et fort le pouvoir sacré de l’union des afrobrésiliens par la musique et la culture. Les sourires et l’accueil chaleureux laissent percevoir une joie mêlée de fierté, légitimée par l’ampleur du travail fourni avec beaucoup de professionnalisme. C’est du moins l’impression que nous laisse le groupe de jeunes qui, avec des instruments fabriqués à base d’objets de récupération, nous ont offert un concert de percussion grandiose et parfaitement interprété.
Enjeux
En 2008, la ville de Rio de Janeiro compte 968 favelas, abritant environ un tiers de la population de la ville. Les favelas sont des bidonvilles urbains souvent installés illégalement sur des terrains inoccupés (marécages, pentes raides de collines), et dont les habitations sont construites avec des matériaux de récupération. La majorité des habitants sont noirs et en situation de précarité et d’exclusion, sur les plans géographique, racial et économique. Lorsqu’ils vont à l’école, les enfants n’ont que 4h de cours par jour, et sont souvent livrés à eux mêmes. La pression financière et sociale pousse beaucoup de jeunes à arrêter l’école très tôt, et à se tourner vers le trafic de drogue et la criminalité, largement entretenus par une police corrompue. Le 29 août 1993, l’année de création du Grupo Cultural Afro Reggae, quatre policiers étaient entrés dans la favela de Vigário Geral pour une transaction de drogue. D’autres policiers, informés, arrivèrent au même moment pour récupérer leur part du gâteau. Dans son livre Cidade Partida, Zuenir Ventura, écrivain et journaliste brésilien, raconte le massacre qui eut lieu ce jour là, et qui fit 21 morts. Dans les favelas, ce genre d’événement est arrivé plus d’une fois, et fait parfois partie du quotidien.
Pourtant, face à cet état de quasi guerre civile, José Pereira de Oliveira, dit Júnior, prend conscience de l’unité culturelle des afrobrésiliens des favelas. Afro Reggae permet aux jeunes des favelas de s’exprimer et de s’affirmer, afin de reprendre confiance en soi pour l’avenir, et contrer ainsi ce que Júnior a appelé « l’Apartheid Social ».
Actions
Avec le Grupo Cultural Afro Reggae, Júnior défend l’idée que la pratique culturelle représente pour les jeunes une alternative professionnelle qui leur permet de sortir du cercle vicieux du trafic et de la violence. Depuis 1993, Afro Reggae organise des ateliers de capoeira, de musique, de chant, de danse, de théâtre, de sport, de bande dessinée, de graffiti ou de cirque pour les jeunes des favelas. Les meilleurs peuvent devenir professeurs ou réaliser des représentations pour des événements. Des groupes professionnels de musique ont été constitués, comme la banda Afro Reggae par exemple, dont les albums sont en vente sur le marché et dont la réputation n’est plus à faire. Un programme a aussi été mis en place pour travailler avec des policiers militaires. Depuis 2004, des ateliers de théâtre sont donnés par et pour des officiers en uniforme dans des favelas et dans des prisons, afin de réduire la corruption au sein de la police et de répandre la prise de conscience dans les deux camps. Dans les quartiers où se déroulent les projets d’Afro Reggae, les homicides ont baissé de 20% depuis le lancement des ateliers.
L’association Afro Reggae appui son action sur les núcleos, des centres culturels communautaires installés dans les favelas, véritables bastions de création, d’apprentissage et de rencontre. Aujourd’hui Afro Reggae compte cinq núcleos dans cinq favelas, dont Parada de Lucas, et sa vieille rivale, Vigário Geral, où a été construit le premier núcleo Afro Reggae. Pour acheter les terrains où sont construits les núcleos, l’association a appelé des donateurs, surtout de grandes entreprises, à contribuer à des acquisitions « au mètre carré », leurs permettant d’avoir leur nom inscrit sur une plaque dédiée aux remerciements.
La communication a été un pilier de développement pour Afro Reggae. Dès l’origine de l’association, les jeunes ont publié une newsletter visant à médiatiser leurs événements et activités. Celle-ci est rapidement devenue populaire, pour atteindre 12 000 copies, lues dans 8 Etats brésiliens et dans 9 pays étrangers. Des émissions de radio sont diffusées toutes les semaines, en partenariat avec l’Université de Rio. Surtout, aux cotés de l’association s’est développée Arpa, une entreprise de production d’évènements et de programmes télévisés, visant à attirer l’attention des médias pour populariser les créations Afro Reggae et attirer les sponsors. Régulièrement, les émissions produites par Arpa sont diffusées sur une chaine de musique et de divertissement du groupe O Globo, le groupe de médias leader au Brésil.
Un modèle, un homme
Parallèlement, l’entreprise de production et de communication crée des revenus servant à développer l’association. En 2000, la part d’autofinancement d’Afro Reggae s’élevait à 30%, principalement dûs aux activités d’Arpa. En effet, chaque événement produit est sponsorisé par de grandes marques, et les nombreux contrats de diffusion permettent à Júnior de reverser 30% des recettes de l’entreprise à l’association Afro Reggae. Dès 1996, la Fondation Ford devient bailleur de fonds. L’arrivée d’autres grands sponsors, comme Petrobras et Natura, vient diminuer la part d’autofinancement dans le budget total, qui s’élève à 12 millions de reals (environ 5,2 million d’euros) par an depuis 2005, grâce à 6 principaux bailleurs de fonds apportant 2 millions de reals chacun par an.
Afro Reggae est en pleine expansion et a déjà développé des projets à l’étranger, notamment en Inde, pour détourner les jeunes de leurs aspirations au terrorisme, et en Angleterre, où des projets quasi-permanents sont développés dans les banlieues des plus grandes villes. Elu Ashoka Fellow dès 1994, Júnior affiche sans nul doute des aptitudes d’entrepreneur, et associe avec aisance la défense des jeunes des ghettos et de leur culture avec une gratitude publiquement affichée pour les marques commerciales qui soutiennent Afro Reggae. Lors d’un atelier organisé en partenariat avec le Cirque du Soleil, Júnior avait insisté pour que le projet se déroule entièrement dans la favela. Son tempérament intraitable et engagé a contribué à la croissance d’une association tentaculaire, et bien sûr, à l’amélioration des conditions de vie de plus de 3000 jeunes qui peuvent aujourd’hui s’exprimer par leur passion et tourner le dos au cercle vicieux du crime.